Histoire du Carnaval de Venise

Par Béatrice Morin

Emblème international de la ville italienne encore à ce jour, le Carnaval de Venise   retrouve néanmoins ses origines il y a approximativement un millénaire; origines dénichées dans des lois et des chroniques datant de 1094. Son histoire n’est pourtant pas continue ou linéaire, et c’est précisément ce qui en fait son originalité et sa beauté.

À ses débuts, au Moyen Âge, les festivités étaient comparables à celles de nombreuses villes méditerranéennes telles Florence, Rome, Naples, Montpellier, Barcelone et Séville. Il s’agissait d’un carnaval parmi tant d’autres où l’on y exhibait les mêmes thèmes, soit la gourmandise, la concupiscence et la violence. Au XVe siècle, le Carnaval de Venise se présentait comme une occasion de célébrer le succès politique et économique de la Sérénissime. C’était là une occasion de favoriser la cohésion sociale sous un contrôle étroit de l’aristocratie. Toutefois, les célébrations vénitiennes se raffinèrent au fils du temps jusqu’au point où la ville devint le symbole par excellence des carnavals urbains au XVIIIe siècle, visitée notamment par les princes et l’élite de toute l’Europe. Au cours du siècle des Lumières, le Carnaval connait son apogée avec les images qui ont marquées l’histoire: courtisanes; musique; opéras; concerts en chambre; peintures de Pietro Longhi; pièces de Goldoni; mais surtout les masques offrant la liberté exaltante qu’offre l’anonymat. Qui plus est, la coutume de se masquer s’est largement répandue au courant des siècles précédents; même que les textes officiels de l’époque reportent des règlementations quant à l’usage des masques. 

Le Carnaval de Venise au XVIe siècle sera marqué par le théâtre et la liberté. Une quantité incommensurable de spectacles couvrent la période du Carnaval, dont, par exemple, la Comedia della’arte, qui deviendra une partie prenante après 1550. Rapidement, une multiplicité de divertissements se propagèrent dans la ville, les Vénitiens ayant le goût du jeu et de la fête. Le jeu de hasard devint très populaire — autant auprès de la noblesse que du peuple — et il dût être interdit par des lois, ce qui eut toutefois l’effet d’hausser le nombre de casinos privés. Prostitution, sigisbées ainsi que la liberté des femmes à pouvoir accéder à des lieux autrement interdits étaient aussi pratique courante lors des Carnavals. Des bals dans des maisons privées suscitèrent grandement l’inquiétude du Conseil des Dix, organe de la haute police jugeant les crimes contre l’État, puisque l’on y reportait des homicides et d’autres crimes graves. Des lois furent mises en place pour tenter de freiner le libertinage et les pratiques illicites et criminelles.

Malgré certaines apparences, le Carnaval de Venise était coordonné pour préserver l’ordre politique et social de la République et de plus en plus de réglementations firent leur apparition au XVIe siècle. L’objectif visé de ce dernier ne fût jamais de renverser les conditions sociales, mais bien au contraire de réguler les pulsions de la communauté en les canalisant par le plaisir. Les festivités restèrent fortement surveillées entre individus au nom de l’État par le Conseil des Dix. Toutefois, plusieurs récits de voyageurs relatent leur surprise vis à vis la gravité des actions portées par les Vénitiens masqués. L’incognito du masque permettait d’accomplir des gestes en toute impunité et de favoriser les rapports humains. Le Carnaval était pour eux l’occasion de transgresser les apparences par une disparition des hiérarchies sociales.

La popularité du Carnaval s’appuie en grande partie par la large diffusion des dessins et de peintures qui alimentèrent le mythe de Venise et attirèrent subséquemment l’attention sur elle. Cette vision de la ville lui fût particulièrement favorable pour préserver son statut lorsque sa puissance politique et économique chuta gravement au XVIIIe siècle. Au départ, ce sont des gravures qui circulèrent en Europe vers la fin du XVIe siècle et surtout au XVIIIe siècle. Les premières d’entre elles, notamment celles de Giacomo Franco et des Bertelli, avaient pour objectif de compenser la perte du prestige commercial et diplomatique de la République de Venise. Au cours des années, on observa une profusion et une diversité de l’art présentant le Carnaval et cet art aura grandement agi sur le sens contemporain donné aux festivités.

À la chute de la République en mai 1797 aux mains des français, les choses changèrent radicalement. Le Carnaval perdit beaucoup de son prestige et sa recomposition fut tumultueuse, puisqu’une domination étrangère bloqua tout le sens qu’il avait jusqu’à-là. Avec la diminution de la puissance politique de la noblesse qui avait tenue jusqu’alors les rênes de l’organisation des festivités, la vie vénitienne devint plus morose, moins extériorisée et plus provinciale. Les classes sociales se virent dans l’obligation de redéfinir leur identité et leurs pratiques sociales dans une communauté où le masque, disparaissant puis formellement interdit pendant un certain temps sous Napoléon, permettait aux différentes classes sociales de se côtoyer sans risque. Le nombre de gondoles passèrent de    3 000 en 1797 à moins de 700 au début du XIXe siècle. Les spectacles de foule s’éteignirent et le nombre de casinos diminua de beaucoup. À partir de 1852, les autorités autrichiennes, maintenant au pouvoir, permirent le port du masque et laissèrent place aux divertissements à nouveau. Le théâtre et la musique, par l’opéra, devinrent la principale manifestation du Carnaval.

L’héritage du XIXe siècle pour le Carnaval de Venise est plutôt terne pour le début du XXe siècle. À part quelques spectacles et fêtes privées, les festivités carnavalesques sont ensevelies sous un programme qui ne s’ordonne plus autour de la dynamique commune des diverses strates sociales. Dans l’objectif de redonner un sens religieux à l’espace urbain, les autorités vont mettre la priorité sur les fêtes religieuses et le Carnaval peinera à survivre. La Deuxième Guerre mondiale donnera le dernier coup de couteau. Le régime fasciste interdira le port du masque sur le visage et les festivités reliées au Carnaval de Venise seront réduites à l’animation de fêtes sociales accompagnée des prières.

Il faudra patienter jusqu’en 1980 pour voir réapparaître un carnaval à Venise, présenté sous la forme d’une Biennale: «Nous avons ouvert, déclara Maurizio Scaparro, durant une semaine jour et nuit tous les théâtres grands et petits de Venise afin que le Carnaval puisse passer sans rupture de la place au théâtre, et du théâtre au campiello ou à l’eau des canaux.». Malgré l’objectif beaucoup plus commercial, les mêmes éléments qui, depuis des siècles, formèrent les bases du théâtre et des carnavals furent utilisés: maquillages, déguisements, masques, gestes, musique, paroles, rôles dans un temps et un espace limité. Il s’agit d’un grand succès et Venise fut traversée par 150 000 personnes masquées. Depuis ce jour, les éditions qui suivent se lancent le défi de nourrir ce capital d’attractivité et cet élan de créativité en y proposant une marque thématique spécifique.

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BERTRAND, Gilles. Histoire du Carnaval de Venise. France: Pygmalion, Octobre 2013. Imprimé.

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